Belle du Seigneur d'Albert Cohen

Publié le par Walpurgis

Classique du XXe siècle

Format poche

Edition : Folio

Date de parution : 2011

Nombre de pages : 1110 pages

"Solennels parmi les couples sans amour, ils dansaient, d'eux seuls préoccupés, goûtaient l'un à l'autre, soigneux, profonds, perdus. Béate d'être tenue et guidée, elle ignorait le monde, écoutait le bonheur dans ses veines, parfois s'admirant dans les hautes glaces des murs, élégante, émouvante, exceptionnelle, femme aimée, parfois reculant la tête pour mieux le voir qui lui murmurait des merveilles point toujours comprises, car elle le regardait trop, mais toujours de toute son âme approuvées, qui lui murmurait qu'ils étaient amoureux, et elle avait alors un impalpable rire tremblé, voilà, oui, c'était cela, amoureux, et il lui murmurait qu'il se mourait de baiser et bénir les longs cils recourbés, mais non pas ici, plus tard, lorsqu'ils seraient seuls, et alors elle murmurait qu'ils avaient toute la vie, et soudain elle avait peur de lui avoir déplu, trop sûre d'elle, mais non, ô bonheur, il lui souriait et contre lui la gardait et murmurait que tous les soirs ils se verraient."
Ariane devant son seigneur, son maître, son aimé Solal, tous deux entourés d'une foule de comparses : ce roman n'est rien de moins que le chef-d'œuvre de la littérature amoureuse de notre époque.

Il y a des livres qui font un peu peur de par leur réputation et dont le nombre de pages fait redouter que si ça nous plaît pas, on reste englué dans une histoire qui ne nous apportera qu'ennui et bâillements. Belle du seigneur est de ce genre là et pourtant j'en ai entendu beaucoup de bien avec ma lecture. Les gens, pour beaucoup, occultent tout de même les chapitres sans ponctuation, sans doute transportés par la beauté incroyable qui émane de ce roman fleuve. Finalement les difficultés rencontrées lors de la lecture paraissent bien peu de choses face à la force du récit.

Ariane est une jeune aristocrate orpheline mariée à un fonctionnaire de la Société des nations. Mariage peu enviable qu'elle a contracté suite à une période désespérée. Son mari Adrien, petite main de la SDN, ne rêve qu'ascension sociale. Les premiers chapitres sont donc largement consacrés au couple et aux beaux-parents d'Ariane. L'ennui de la jeune femme se mêle à son narcissisme lui permettent de se suffire à elle-même. Elle passe des heures devant son miroir et à prendre des bains. Ses beaux-parents sont très différents, si le père est gentil et effacé, sa femme est une vraie mégère et couve de façon permanente son "Didi" adoré. Quant à ce dernier, il offre des passages succulents sur son état d'esprit et surtout à son travail. Véritable caricature du fonctionnaire (pas taper, je suis fonctionnaire), il passe son temps en tâches futiles et inutiles et à prendre des pauses pour échapper au véritable travail. Ce petit monde ennuyeux et sans histoires va être bouleversé par Solal, supérieur d'Adrien, qui tombe passionnément amoureux d'Ariane.

Alors là on se dit que ce récit est une histoire d'amour parmi tant d'autres mais c'était sans compter sur la fantaisie des personnages. Solal est un jeune homme fantasque dont sa propre beauté l'irrite au point de craindre de n'être aimé que par son apparence. Mais d'un autre côté, notamment lorsqu'il est amoureux, il célèbre le fait d'être si séduisant. Cette ambivalence s'affirme de plus en plus au fil de l'histoire. Sa passion avec Ariane va le rendre quasi schizophrène et le plonger dans la folie. Il faut dire qu'en terme de fantaisie, elle semble héréditaire, ses oncles donnent l'impression d'avoir tous un grain ! Solal c'est aussi l'amour de sa religion, le judaïsme. Un amour qui va lui faire perdre son rang en même temps qu'il va perdre la tête pour Ariane. 

Leur histoire d'amour c'est la rencontre entre deux êtres narcissiques blessés par la vie. Chacun regrette de ne pas avoir ce qu'ils méritent. Leur amour est dès le début condamné puisqu'il n'est pas ancré dans le quotidien mais dans un idéal qui vire au ridicule. Cette histoire donne l'impression que ses protagonistes  ne sont pas prêts pour vivre quelque chose de sérieux. Petit à petit, le couple prend l'eau et le lecteur assiste à la déchéance de deux personnes qui se font du mal mutuellement, pas toujours avec conscience. Solal, surtout, saborde cette passion qui n'en est plus une lorsqu'il met les engrenages fatals en marche. Le récit de ce naufrage ne nous ennuie pas un instant, Albert Cohen magnifie cette dérive plongeant son lecteur dans une sorte de torpeur tout comme ses personnages.

C'est donc avec brio que l'auteur a su créer une oeuvre sur les sentiments amoureux et l'éphémérité de la passion. Avec des personnages hauts en couleurs, Albert Cohen rend son propos intéressant malgré quelques chapitres difficiles à appréhender notamment du fait de l'absence de ponctuation ou du phrasé des personnages. Une oeuvre majeure qui ne peut laisser indifférent.

 

Publié dans Classique, Contemporain

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