Notre-Dame du Nil de Scholastique Mukasonga

Publié le par Walpurgis

Romain contemporain

Format poche

Edition : Folio

Date de parution : 2014

Nombre de pages : 275

Au Rwanda, un lycée de jeunes filles perché sur la crête Congo-Nil, à 2 500 mètres d'altitude, près des sources du grand fleuve égyptien. Les familles espèrent que dans ce havre religieusement baptisé Notre-Dame du Nil, isolé, d'accès difficile, loin des tentations de la capitale, leurs filles parviendront vierges au mariage négocié pour elles dans l'intérêt du lignage. Les transgressions menacent au cœur de cette puissante et belle nature où par ailleurs un rigoureux quota " ethnique " limite à 10 % le nombre des élèves tutsi. 

Ce n'est pas la première fois que je lis un livre en rapport avec le génocide du Rwanda. Pendant mes années lycéennes, ma classe faisait partie d'un jury de jeunes lecteurs et c'était L'aîné des orphelins de Tierno Monémembo qui avait gagné ce prix. Un livre difficile sur le périple d'un adolescent dans un pays en proie à la folie et à la mort. Ma chronique de l'époque est très concise malheureusement, il faudra que j'y remédie.

L'auteure nous plonge dans le Rwanda des années 60. L'indépendance a été proclamée depuis peu, les Hutus sont au pouvoir de cette nouvelle République et sont décidés à écraser les Tutsi, l'ancienne classe royale du pays. Les Belges toujours désireux de contrôler le Rwanda prennent fait et cause pour le peuple majoritaire quitte à devenir aveugle lorsque la situation l'exige. Cette situation explosive se retrouve au sein du lycée Notre-Dame du Nil, microcosme de la société rwandaise. Ici, l'élite des femmes du pays sont éduquées afin de devenir épouses d'hommes politiques ou d'hommes riches. Parmi ces jeunes filles, seules 10% sont des Tutsi, un quota ethnique pour faire bonne figure.

C'est parmi une classe de dernière année que le lecteur évolue du point de vue de différentes élèves : Virginia et Veronica les deux Tutsi de la classe, l'arrogante Gloriosa qui méprise ces dernières et se voit porte parole du "peuple majoritaire", Frida la dévergondée ou encore Modesta l'amie de Gloriosa pourtant mi -Hutu mi-Tutsi. Au sein du corps professoral, des soeurs attentives à l'éducation des filles, le père Herménégilde de connivence avec les idées de Gloriosa, les professeurs belges et français qui regardent de loin la haine qui monte. Autre personnage important et totalement excentrique, Mr de Fontenailles entichée de Virginia et de Veronica qui voient en ces Tutsis les descendantes des pharaons noirs, rejoignant la thèse que cette ethnie est arrivée plus tard sur le territoire du Rwanda. Par le biais des personnages belges surtout, l'auteur montre la manipulation de ceux-ci s'alliant tantôt avec les Tutsis puis ensuite avec les Hutus brodant légendes afin de diviser le pays. Une division qui se ira jusqu'à la haine et jusqu'au génocide des décennies plus tard.

Tout le long du livre, on ressent au détour des phrases un réel mépris pour les Tutsis voire une jalousie quasi puérile des Hutus (peuple de la houe) envers leurs anciens monarques. Quoique fassent les Tutsi, elles sont soupçonnées de tricherie et de manipulation. D'ailleurs le rapport "amical" de Gloriosa envers Modesta (métisse Hutu-Tutsi) a quelque chose de pervers  et on sent chez Modesta l'incapacité à se dresser contre Gloriosa malgré des idées radicalement différentes. Une peur sous-jacente qui s'égrène au fil des mots jusqu'au paroxysme final. 

Un peu de légèreté est amené au cours du récit avec ce prof français résolument hippie qui refuse de se couper les cheveux et surtout le personnage de Frida, jeune fille audacieuse qui va vivre une liaison scandaleuse avec un ambassadeur du Zaïre. On s'amuse de ce comportement peu catholique mais accepté par les religieuses et les professeurs grâce au pouvoir politique que possède son amant. Une dénonciation sur l'hypocrisie des occidentaux face à une classe dirigeante toute puissante. 

Mais la manipulation est aussi rwandaise et le personnage de Gloriosa en est l'incarnation parfaite. Afin de couvrir ses méfaits et attiser la haine, la rumeur va être la meilleure arme de cette jeune femme qui de choses anodines va souffler chaud et le froid pour un final d'horreur à glacer le sang.

Et malgré cette horreur et la tristesse devant ce gâchis, jamais l'auteure ne tombe dans le pathos et réussit à décrire avec justesse une situation inextricable mais aussi à présenter la culture rwandaise sous ses différents aspects. Notre-Dame du Nil est donc un beau roman sur les racines du génocide rwandais tout en pudeur et dignité, un livre à découvrir si le sujet vous intéresse.

 

Publié dans Contemporain

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